Histoire d'une thèse

 

Ma thèse porte sur une correspondance, celle de lady Hester Lucy Stanhope, que j’ai abordée sans intention revendicatrice féministe et sans désir de confrontation masculin contre féminin, mais bien plutôt dans une perspective de communication plurielle et de vision extensive du monde. Cette recherche s’est attachée à travailler par petites touches et par répétitions afin de trouver les recoupements et les analogies, et à exhumer, comme le dit si bien Michelle Perrot, un texte parmi tous les:

 

Textes de femmes –poétesses, romancières, enquêtrices, mystiques, épistolières...- qu’il faut capter sous la poussière qui les recouvre, derrière l’écran souvent dépréciatif qui les masque.(1)

 

De cette aristocrate, née dans le Kent dans le dernier quart du XVIIIe siècle, l’Histoire a consigné dans ses annales sa place de gouvernante auprès du Premier ministre William Pitt, qui était aussi son oncle, son voyage sur les rivages de la Méditerranée orientale et son installation au Liban. Aussi s’agissait-il de retrouver la voix d’une femme à travers le matériau primitif de ses lettres et de mettre à jour une expérience féminine limite en adoptant un point de vue non-biographique.

 

Ma tentative cherche initialement à désopacifier une peinture convenue et rassurante et à atteindre le repentir en éliminant la patine, les vernis et les repeints successifs pour retracer une partie des visions et des enjeux que ce caractère au demeurant peu conventionnel –mais qui cherche pourtant à se conformer à des notions particulières liées à son temps et à son milieu– a tenté de résoudre ou de faire entendre. Pour déterminer la valeur de l’écrit existant à l’insu de l’épistolière, j’ai essayé d’envisager mon sujet à partir d’un corpus lacunaire constitué de près de deux cents lettres et choisi de me mettre à sa disposition avant d’en proposer ma propre lecture. Pour contourner les difficultés liées à la volatilité et au statut littéraire instable de l’épistolaire, l’utilisation d’un éventail le plus large possible d’outils d’analyse traitant spécifiquement de ce genre ainsi que quelques ouvrages plus généraux d’explication de textes -notamment deux ouvrages de Gérard Genette (Palimpsestes et Seuils) qui me semblaient a priori convenir à une structuration des lettres- m’a permis de définir son rapport à l’écriture et son statut masqué d’historiographe polémiste.

 

Statut masqué mais aussi manqué, car en faisant le choix de l’écriture épistolaire qui a ceci de particulier qu’elle est en premier lieu une révélation intime associée à la sphère privée, lady Hester s’est aussi décidée pour une non-oeuvre puisque son rapport à l’écriture reste ambivalent: elle écrit mais souhaite une destruction systématique de ses lettres. Dans un contexte aussi particulier et aussi précaire, de multiples raisons suggèrent qu’elle a pu affirmer la prépondérance de l’oral sur l’écrit comme une technique de substitution. Cependant en dénoncant ses missives comme inutiles, voire inutilisables en dehors de sa présence, elle paraît accepter par cette démarche l’anonymat relatif féminin quant à une production manuscrite d’envergure et le désengagement virtuel vis-à-vis d’un interêt quelconque pour la survivance de traces de parole féminine. Mais:

 

C’est par l’ampleur des regroupements que l’on peut approfondir la connaissance de personnages féminins, qui avaient des raisons sociales, reçues à leur époque et auxquelles les femmes adhéraient, de ne pas laisser de corps d’archives constitué.(2)

 

L’écriture épistolaire -qui est à la fois récit de fiction (dont la Pamela de Richardson est la représentation originelle) et témoignage de la réalité- confond ses principes au détriment de l’épistolier véridique qu’il faut déshabiller selon l’expression de Christine Montalbetti du ‘complexe de Don Quichotte’ (3) dont l’affublent ses biographes. Car ce qui pour le personnage de Pamela se construit comme un refuge, n’est pour lady Hester que le miroir d’une contemplation narcissique. En se révélant sur le papier, Pamela se désengage d’un temps révolu de la réalisation d’un événement, elle est sauvée. Chacune de ses lettres est une marche, une progression vers une élévation sociale. Tandis que pour lady Hester, qui encre son reflet dans un papier qu’elle compte détruire, il n’est que le récit appauvri (puisque sans parole) d’une réussite sans suite fondée sur un mythe personnel prégnant et d’une attente toujours renouvelée mais restée sans réponse. Pour cet esprit tourmenté, il y a une identité égocentrique qui ne peut s’écrire qu’au coeur de la lettre (effets de tiraillements irrésolus parce que non questionnés) et qui ressemble à l’effroyable cauchemar des escaliers piranésiens.

 

Même si, l’autodéfinition de soi à travers l’écriture aide à l’émergence de la conscience d’une désillusion à venir, elle n’entraîne pas de réelle prise de conscience de ce qu’est l’épistolière et de ce que lui impose la vie par rapport à son état. Lady Hester reste ambiguë parce que ce qu’elle veut ne correspond pas à ce qu’elle est ou croit être. Son ambition et sa générosité sont au service d’une famille. Sa réflexion et son système de pensée se concentrent sur ce devoir initial. Peu importe qu’il change d’axe (famille, amant ou pays), il reste jusqu’à la fin de sa vie d’une rigidité indiscutable à cause de son incapacité à gérer sa situation de femme au-dessus de laquelle veillent les trois figures paternelles du Père, du Roi et de Dieu. Pourtant ses lettres témoignent toujours malgré elle d’un refus obstiné d’une décapitation virtuelle et c’est ce qui fait le courage d’une position au demeurant singulière et égoïste. Mais au-delà de l’écriture, l’intérêt de cette manne épistolaire provient aussi de sa confrontation à des personnalités et des événements historiques, ce qu’elle en donne à voir dessine des reflets inattendus, différents, parfois cocasses. Enfin, la qualité de cette écriture particulière est comparable à la précision photographique des peintures d’un John Frederick Lewis et aux tonitruantes ouvertures de certains opéras de Verdi et c’est ce qui finalement en constitue son intemporalité.

 

  A partir du moment où une oeuvre (quel que soit son support) peut faire appel à une autre oeuvre, s’en faire l’écho, la suggérer, elle s’inscrit dans le tissage universel de l’Art. Malgré tout, il reste encore à rendre justice aux écrits féminins –ce que j’ai souhaité réussir pour lady Hester– afin d’ajouter leurs multiples modulations vocales à une version polyphonique du concert de l’Histoire.

 

(1) Michelle Perrot, préface, Nouvelles sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études sur les femmes, dir. Guyonne Leduc (Paris: L’Harmattan, 2004) 14.

 

(2) Michèle Crogniez-Labarthe, “Reconstituer sans trahir ? ou comment composer la biographie d’une femme oubliée : la duchesse d’Enville (1716-1797),” Nouvelles sources et nouvelles méthodologies de recherche 97.

 

(3) Christine Montalbetti, Le voyage, le monde et la bibliothèque (Paris: PUF, 1997) 73-86.